Richard Gasquet SARL contre Andy Murray SA

25 mai 2010, par Vincent Grimaldi de Puget

Aujourd’hui, les carrières sportives se gèrent comme des entreprises. Ce lundi de Pentecôte, le groupe Andy Murray SA a prit le dessus sur les Etablissements Richard Gasquet SARL.

L’histoire se répète. Après être revenu de deux sets à rien en 3 heures et 57 minutes pour boucler la victoire contre Gasquet en cinq sets à Wimbledon en 2008, Andy Murray a réitéré un retour similaire hier à Roland Garros en sept minutes de plus. Est-ce le fait du hasard?

A première vue, il s’agit d’une mauvaise conjoncture: le talentueux Gasquet est arrivé fatigué après une finale épuisante à Nice deux jours auparavant. Murray reconnait lui-même avoir gagné par défaut, suite aux crampes et douleurs de son adversaire. Pauvre Gasquet et pauvres Français, dont onze joueurs seulement survivent le premier tour sur 31 au départ, soit la plus mauvaise performance française en trente ans…

A lire les chiffres, ces difficultés ne sont pas totalement le fruit du hasard. Dans notre culture, on se trouve peut-être trop facilement des excuses pour terminer derrière les autres. Que ce soit en sport, à l’école, ou dans la guerre économique, on se retranche volontiers derrière une myriade de raisons pour ne pas avoir atteint les résultats escomptés.

Il faut se souvenir de Justine Henin pliée de douleurs sur un terrain de Flushing Meadow en 2003. Elle aurait pu abandonner, mais préféra - contre vents et marées - venir à bout de la darling des médias américain, Jennifer Capriati, dans un match marathon. A plusieurs reprises, Justine Henin montra cette détermination à arracher les victoires importantes, même les pieds en sang!

Comme Richard Gasquet, Andy Murray aussi avait longtemps navigué parmi les champions moyens. Personne ne s’en étonnait, puisqu’aucun Britannique n’avait gagné Wimbledon depuis 1936! Rien ne changea, jusqu’à ce que Murray prenne conscience que sa carrière ne dépendait que de lui. Ce fut un tournant!

Le profil de Murray n’est pas sans intérêt, car son extrême détermination transcende ses capacités tennistiques. D’abord, il y sa psyché qui n’est pas simple à saisir: En 1996, Murray se retrouva au milieu du massacre de 17 enfants à l’Ecole primaire de Dunblane. Et il faut aussi noter qu’Andy était le cadet d’un frère classé deuxième mondial en catégorie Junior. Ensuite, il y a la grosse entreprise tennistique qui appuie le champion sur le circuit.

Jusqu’à présent, dans le monde du sport, le terme “entreprise” était généralement associé avec l’écosystème des associations professionnelles, des sponsors, et des médias. On pensera à la FIFA (football), NFL (football américain), USGA (golf), NBA (basketball), NHL (hockey), ainsi qu’à l’ATP (tennis) et à la FFT (féderation française de tennis), qui ont spectaculairement élevé la présence de leurs sports ces trente dernières années.

Depuis l’époque de Bjorn Borg, ce sont des avocats et négociateurs tel que Ion Tiriac que l’on retrouvait surtout aux côtés des joueurs professionnels. Sous l’influence des techniques enseignées en Ecoles de commerce, ce sont aujourd’hui des motivational leaders et stratégistes qui font la différence entre succès et défaite. Le coach américain Gary Barnett décrit cette évolution dans son livre “High Hopes” qui explique les raisons de la remontée spectaculaire de son équipe entre 1992 et 1996. Elles sont issues des techniques qu’il apprit sur les bancs de la Kellogg School of Management, à Chicago.

L’approche de Murray est dans la préparation en amont

Murray s’intègre dans cette évolution. En 2006, le joueur écossais décida d’élever son jeu en engageant les services de l’américain Brad Gilbert, considéré comme “le meilleur entraineur du monde”, il avait notamment aidé Agassi et Rodick. Gilbert a une approche très stratégique de la victoire, et applique les principes de “l’Art de la Guerre” de Sun Tsu. Il est convaincu que, avec une préparation suffisante, un joueur ordinaire peut réaliser des résultats extraordinaires. Sa philosophie tourne autour de la préparation physique de ses poulains et d’une étude approfondie des faiblesses de leurs adversaires. Lorsqu’il se sépara de Gilbert, Murray avait atteint le 8ème rang mondial.

Le succès de cette approche américaine fut telle que la fédération britannique garda les services de Gilbert pour améliorer la formation des jeunes générations de coaches et joueurs du Royaume-Uni.

Converti à ce travail en équipe, Murray s’entoure dès 2007 de plusieurs accompagnateurs, dont Miles Maclagan (tennis coach), Matt Little (entraineur), Jez Green (condition physique), et Andy Ireland (kiné). Cette approche est inhabituel dans les milieux du tennis britannique, qui s’étonnent. Murray fait taire les critiques en atteignant la deuxième place au classement mondial.

En France, Gasquet fut très tôt considéré comme un Mozart de la raquette, mais les résultats ont cependant manqué de constance. Blanchi des accusations d’abus de substances illégales, Gasquet se voit maintenant donné une seconde chance de transformer durablement sa vie et sa place dans le sport en gagnant régulièrement des tournois du Grand Chelem.

Certes, Richard Gasquet possède une fluidité de jeu exceptionnelle, que certains comparent très favorablement avec celle de Roger Federer. Néanmoins, le talent seul ne suffit plus face à la concurrence des joueurs de l’ATP, tous aussi talentueux les uns que les autres. Sur le circuit, le premier réflexe est donc d’engager un bon coach. En février dernier, Gasquet a engagé les services de l’argentin Gabriel Markus, un coach qui travailla avec Marat Safin et David Nalbandian. Les résultats n’ont pas tardé à se faire sentir: Après une année 2009 difficile, Gasquet remporta consécutivement les tournois ATP de Bordeaux et de Nice.

Si Gasquet ne s’est pas encore transformé en lion, il est en bonne voie. Selon toute apparence, il faut cependant aller plus loin pour qu’il puisse s’imposer durablement sur le circuit des Grand Chelems. Les carrières se gèrent comme des entreprises, à laquelle s’applique un projet d’avenir, des objectifs quantifiés, une feuille de route, une équipe, et beaucoup de travail.