Les sièges mondiaux d’Apple et Microsoft dans le 92 ?

12 avril 2010, par Vincent Grimaldi de Puget

ETUDE DE CAS - Il y eut une époque où le slogan “En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées” envahissait les ondes. Le Micral fait partie de ces bonnes idées: le tout premier micro-ordinateur individuel a être commercialisé! On le doit à R2E, société créée en 1971 par André Truong (1936-2005), dont la géniale équipe conçut l’ordinateur autour du nouveau microprocesseur Intel 8008 avant de l’emporter aux Etats-Unis. Là, c’est toute l’énergie entrepreneuriale américaine qui les attendait.

A l’origine, le Micra résultait d’une commande de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA). C’était une idée un peu folle, et la gestion du projet l’était tout autant. Le développement du produit commença en juin 1972 et devait être livré à l’INRA à la fin de l’année. Pour aboutir dans ces délais serrés, la petite équipe dut travailler jour et nuit, dans une cave à Châtenay-Malabry (92). L’INRA en prit possession en janvier 1973, et la production en série débuta dès les mois suivants.

“le Micral précédait de quatre ans
le lancement de l’Apple II”

En 1973, ce premier modèle était rustique mais néanmoins révolutionnaire. Sa façade comportait encore de nombreux interrupteurs et le chargement des programmes se faisait par cartes perforées, mais à 8.500 francs (1850$), le prix est très nettement au dessous du niveau des générations précédentes de mini-ordinateurs, qui avaient la taille d’un frigo.

Ainsi, le Micral précédait de quatre ans - une éternité! - le lancement de l’Apple II et précéda même le très basique Apple I de Steve Wozniak et Steve Jobs. Auparavant, les quelques rares ordinateurs individuels étaient vendus en kit, souvent par correspondance, et n’exploitaient généralement pas l’arrivée du microprocesseur.

Disruptive Technology

Les progrès d’Intel en matière de microprocesseurs étaient à l’origine de cette vague d’innovation. Fin 1971, Intel avait lancé la commercialisation du premier microprocesseur, le 4004, pour remplacer les circuits imprimés qui reliaient de nombreux composants électroniques (diodes, résistances, condensateurs, transistors, etc.). Associé avec une autre innovation, la mémoire RAM, qui était le cheval de bataille d’Intel, ce microprocesseur permit l’apparition de nouvelles générations d’ordinateurs: plus compacts, souvent plus performants et plus fiables, et surtout moins coûteux que précédemment. Intel devint rapidement un géant, qui pèse aujourd’hui plus de 35 milliards de dollars.

Qu’est-ce qu’une bonne idée sans succès commercial ?

R2E continua à innover. Son premier modèle était certes révolutionnaire, mais modeste. Rappelons que la taille de sa RAM était de 256 octets, extensibles à 2 Ko. C’est tellement peu que l’on ne pourrait y stocker l’article que vous lisez. Tels étaient les standards de l’époque! Suite à une commande du Commissariat à l’Energie Atomique, le micro-ordinateur français fut aussi équipé d’un lecteur de disque souple dès décembre 1973. L’année suivante, le Micral se vit doté d’un clavier et d’un écran. Finalement, un disque dur y fut intégré dès 1975, montrant alors tous les éléments-moteurs des PC d’aujourd’hui.

Le Micral démontrait que les petits ordinateurs - le néologisme “micro-ordinateur” apparut alors - pouvaient remplir des fonctions de gestion d’entreprise. R2E s’intéressa au marché américain. En mai 1974, le directeur technique fit une démonstration à la National Computer Conference de Chicago, qui se révéla être un échec coûteux. R2E n’avait aucune stratégie commerciale sérieuse pour conquérir le marché le plus vaste et le plus concurrentiel du monde. Or, sous-estimer les capacités de l’adversaire peut se révéler mortel! Quelques mois plus tard, la première imitation américaine vit le jour, l’Altair 8800, dont le prix - de 397$ à 498$ - s’avérait être trois à quatre fois moins cher que le micro-ordinateur français…

“sous-estimer les capacités de l’adversaire
peut se révéler mortel”

Les dés étaient jetés. Paul Allen et Bill Gates, encore étudiant à Harvard, virent immédiatement dans l’Altair une opportunité juteuse. Ils se lancèrent dans l’adaptation du langage BASIC au nouvel ordinateur, dont les ventes grimpèrent rapidement à 10.000 unités. BASIC était un langage de programmation open-source développé par Dartmouth College. Il permettait de se libérer du fastidieux langage machine en codes binaires, offrant ainsi au grand public de se lancer dans l’écriture de logiciels. Quelques temps plus tard, le langage BASIC sera également intégré au coeur de l’Apple I, vendu au prix de 666$.

Ce directeur technique de R2E n’était autre que l’ingénieur François Gernelle, concepteur inspiré du Micral et auteur du terme micro-ordinateur (combinaison de microprocesseur et ordinateur).

“la paternité du Micral
devint une source de dispute”

Plus tard, la paternité du malheureux Micral devint une source de dispute aussi révélatrice que malheureuse. En 1994, lors d’un court reportage de TF1 sur le 20ème anniversaire de la naissance du micro-ordinateur, le fondateur de R2E, André Truong, fut présenté comme l’inventeur du Micral français. L’ingénieur François Gernelle, que R2E avait recruté, revendicat alors la seule paternité du Micral et assigna TF1 et André Truong en justice, demandant des dommages-intérêts. Dans ses conclusions, la Cour estima que le journaliste de TF1 avait effectivement commis une erreur en ne mentionnant pas Gernelle, mais aucune faute ne fut retenue contre Truong.

Par ailleurs, Philippe Kahn participa à l’élaboration du software, avant de co-fonder l’éditeur de logiciel Borland Inc en 1983, aux Etats-Unis.

R2E n’avait manifestement pas réussi à capitaliser sur sa position de leader. Fière de sa technologie, la société frappait par son manque de stratégie marketing. Truong voyait plutôt la cause des difficultés dans le manque de financement. D’autres conclurent au manque de leadership à l’intérieur, et d’écosystème à l’extérieur.

La fin d’une belle aventure

Le dépôt de bilan tomba en octobre 1975 et l’entreprise fut mise en redressement judiciaire. En 1978, la société fut racheté par le Groupe Bull, dont la stratégie commerciale pour le Micral se concentra sur l’administration française et les stations de péage d’autoroutes, plutôt que sur le marché grand public. Bull étant un spécialiste des mini-ordinateurs, il fut imposé à Micral de limiter la puissance de leurs machines, afin de ne pas cannibaliser la génération précédente. En 18 ans, seulement 90,000 unités furent vendues.

François Gernelle quitta Bull en 1983 pour fonder une nouvelle société informatique, Forum International. Cette dernière vécu un bref succès, avant de succomber également.

Ainsi, cette banale démonstration à Chicago favorisa la naissance de l’Altair, qui provoqua l’apparition de Microsoft et de toute une industrie mondiale dont la France ne fut pas l’épicentre. On comprend mieux pourquoi Apple prépare toujours ses stratégies de lancement produit avec le plus grand sérieux.